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Nicole Reille : Sœur et "mère" de la finance éthique française…

  • Photo du rédacteur: Vincent Auriac
    Vincent Auriac
  • il y a 18 heures
  • 5 min de lecture

GRAND TÉMOIN


À l'initiative du premier fonds "éthique" français, Sœur Nicole Reille offre sa profondeur de vue sur les origines et les évolutions de l'investissement responsable en France.


Entrée dans la Congrégation Notre-Dame, Sœur Nicole Reille fut professeur avant de devenir Économe pour la Province de France en 1970. La Congrégation Notre-Dame a été fondée à la fin du XVI° siècle. Centrée sur l'éducation des jeunes et la transformation sociale, elle est présente dans 13 pays.

En 1983, elle fonde l'association Éthique et Investissement avec d'autres congrégations.

Elle a présidé cette association jusqu'en 2002, date à laquelle elle rejoint Rome pour assurer la fonction d'Économe Générale de la Congrégation. Nicole Reille nous a quitté en mai 2012.


J'ai eu l'honneur d'avoir été appelé par Nicole Reille pour conseiller sa congrégation sur la gestion du portefeuille financier. J'ai travaillé avec elle pendant six ans. J'ai eu l'opportunité de l'interviewer en 2010 pour qu'elle revienne sur la genèse d'un mouvement qui s'appelait alors gestion éthique et dont elle est à l'origine. En voici la retranscription.


Comment a émergé l'idée de ce premier fonds "éthique" français ?

Au début des années 80, nous avions des rencontres régulières entre Économes des diverses Provinces de la Congrégation Notre-Dame afin d'évoquer les problèmes que nous rencontrions. L'un d'entre eux était de pouvoir assurer la vie des sœurs vieillissantes des Provinces d'Europe et d'Amérique du Nord, tout en finançant la formation de jeunes dans les pays du Sud où les Provinces étaient en fort développement. Il nous fallait pour cela constituer des réserves pérennes et rentables. Alors que nous commencions à discuter avec des banquiers, la Province du Brésil m'a apostrophée : « Comptes-tu vraiment placer nos réserves dans des actions de multinationales qui nous exploitent au prétexte de faire fructifier des dividendes pour les actionnaires ? ». Cela m'a fait l'effet d'une gifle. J'ai réalisé que si je plaçais mes fonds dans des actions de multinationales, je me devais au moins de dire aux dirigeants de ces entreprises ce que nous pensions de leurs comportements, pour essayer de les faire évoluer. C'est ainsi qu'est né le fonds : de la volonté d'exprimer les valeurs que nous attendions des entreprises dans lesquelles nous investissions et du souhait de les interpeller sur leurs pratiques, en particulier au Sud.


De quelle manière avez-vous procédé ?

En tant que religieuses, nous avions conscience des limites de nos connaissances. Comment travaille une entreprise ? Quels sont ses défis et ses contraintes ? Nous avons ainsi commencé par demander à des patrons chrétiens de nous expliquer comment ils associaient valeurs religieuses et direction d'entreprise. Nous avons rencontré les P-DG de Saint-Gobain, Danone ou Essilor. En entrant dans la complexité de l'entreprise, nous avons réalisé que ce n'était pas simple de combiner ses enjeux avec les défis de l'Évangile ! Mais il y avait des valeurs importantes comme la dignité de la personne, l'égalité, le partage, la solidarité… sur lesquelles nous pouvions appuyer pour parvenir à plus de justice dans l'entreprise et donc dans le monde.


Vous avez aussi écouté les salariés…

Nous avons effectivement rencontré des syndicats. Ils nous ont montré que les salariés étaient en demande de valeurs, qu'il était nécessaire de créer un meilleur dialogue entre patrons, salariés et actionnaires. Selon nous, les actionnaires ne sont pas forcément ceux qui cherchent avant tout à encaisser des coupons. Ils peuvent aussi pratiquer un arbitrage entre employeurs et employés et initier ce dialogue. En tant que détenteurs d'actions, propriétaires d'une petite partie de l'entreprise, ils peuvent se positionner en faveur de meilleures pratiques. Cette vision a stupéfait certains syndicats : « des actionnaires pourraient nous soutenir ! ».


Quels critères "éthiques" avez-vous retenus ?

La charte d'investissement de ce premier fonds de placement "éthique" — Nouvelle Stratégie 50, créé avec Meeschaert Asset Management — comportait une vingtaine de critères dont le premier était la création d'emploi et la politique d'innovation des entreprises. Nous demandions quels montants étaient investis en R&D, quelles étaient les récentes innovations et celles dans les tiroirs. L'innovation était selon nous une manière de mesurer le développement de l'entreprise et sa capacité à créer de l'emploi. Il y avait également un volet sur la participation des salariés à la Valeur Ajoutée de l'entreprise. C'est toujours de parfaite actualité ! Nous avions d'ailleurs souligné — dès cette époque — les questions liées aux bonus, aux stock-options et à l'intéressement des salariés… La charte abordait aussi la formation, la qualité du dialogue social, les conditions de travail, le reclassement des personnes licenciées ou encore l'attention portée aux personnes les plus défavorisées, un sujet très important à nos yeux. Nous avions également un critère recouvrant la participation active à la protection de l'environnement.


Que prévoyait la charte concernant les pays du Sud ?

Elle détaillait divers aspects du mode d'implantation : formation de cadres autochtones, transfert de technologie, création d'entreprises locales via la sous-traitance… Il y avait également l'idée de répondre aux besoins économiques locaux, d'avoir une production qui ne soit pas uniquement exportée mais aussi adaptée au pays d'implantation. Le but est que ce pays s'enrichisse grâce à la présence de la multinationale, que les salariés de l'entreprise améliorent leur niveau de vie.


Vous n'avez pas exclu de secteurs ?

Nous avons choisi une approche positive comme l'utilité sociale des biens ou services produits. Un critère qui pousse à choisir ce qui aboutit au mieux vivre. Au Japon, nous avions par exemple préféré les entreprises prêtes à adopter des mesures antisismiques… Aucune entreprise ne peut avoir 20/20 sur tous les critères. Notre idée était de révéler les manques, les points d'amélioration, et d'étudier les progrès. Certains ont dit que nous étions utopistes, qu'il ne fallait pas espérer que les questions que nous posions aient une influence. Nous ne sommes pas naïves. Il ne faut pas se prendre pour Dieu le Père et penser qu'on peut transformer le monde en un clin d'œil. Mais je crois qu'aucune entreprise n'a été inattentive à ce que nous avons souligné. Les idées que nous poussions il y a 25 ans font aujourd'hui leur chemin dans l'opinion publique et dans la tête des dirigeants d'entreprise.


Comment évaluiez-vous les entreprises ?

Peu à peu, nous avons mis en place un système car ne pouvions pas, nous, religieuses, aller nous promener dans les entreprises pour voir si ce que les patrons nous disaient était vrai ! J'étais en contact avec Amy Domini qui avait créé la première agence de notation extra-financière aux USA. Quand Geneviève Ferone, qui avait côtoyé Amy Domini, a fondé ARESE, la première agence de notation française, en 1997, elle m'a demandé d'en être administrateur. Elle avait utilisé des professionnels de l'analyse financière pour faire de l'analyse éthique. Nous pouvions obtenir des évaluations de chaque entreprise au regard de nos critères et ainsi obtenir une note permettant de les comparer entre elles pour ne retenir que les meilleurs élèves, les Best in Class. Grâce à cela, nous avons travaillé avec le gestionnaire afin de choisir, dans chaque secteur d'activité, les quatre ou cinq entreprises les plus cohérentes avec nos valeurs.


Quel regard portez-vous sur l'évolution de l'ISR ?

Il ne suffit pas de choisir des Best in Class pour être tranquille ! Ce n'est pas cela l'investissement éthique, ce n'est pas d'avoir bonne conscience parce qu'on a le sentiment d'avoir fait un placement "pur". Il n'y a pas de placement "pur". L'investissement éthique c'est surtout faire passer des idées. Les fonds ISR actuels cherchent-ils à faire comprendre à leurs actionnaires le rôle qu'ils ont à jouer pour questionner l'entreprise sur ses comportements ? Je ne crois pas. Ce que nous avons fait depuis 1983, c'est un petit grain de sable qui a peut-être fait un peu grincer les pratiques du capitalisme. Mais ce n'est pas encore un barrage aux pratiques de capitalisme sauvage, générateur d'inégalités criantes. C'est aux actionnaires de les dénoncer. Tant que l'investissement responsable ne leur permettra pas d'être ceux qui exigent des valeurs pour l'entreprise, tant qu'ils ne rechercheront pas la valeur de l'entreprise plutôt que le rendement maximum… tant qu'on n'en sera pas là, l'ISR ne sera pas au point.

 
 
 

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